| Film
Cette
expérience nous a confronté à divers problèmes
relatifs essentiellement à la structure grammaticale du langage
: Comment transposer la première personne du singulier "je",
la négation, l'intérrogation; le pronom impersonnel "on"...
Prenons
pour exemple le premier film : visualisation de la lettre de Robert
Cibis, réalisée par Barbara Letellier.
Il
nous a été impossible de trouver une forme visuelle autonome
pour signifier le "je".
Cependant; dans la mesure où le dispositif et le premier plan
du film témoignent qu'il s'agit d'une correspondance entre deux
personnes; il nous a semblé relativement pertinent dans ce contexte
de jouer sur des plans sur l'un des destinataires pour figurer ce pronom.
L'intention n'est pas de transcrire de façon exemplaire et absolu
le "je", mais dans un certain contexte d'assumer qu'il s'agit
d"une interprétation, d'une lecture de la lettre.
Afin de souligner qu'il s'agit d'une appropriation par le destinataire
de la première personne du singulier; nous aurons recours à
plusieurs reprises au regard caméra ; intégrant alors
le spectateur dans une relation deïctique avec le protagoniste
principal.
La
forme intérrogative fut visualisée par le biais d'une
figure spécifiquement cinématographique : le regard hors-champ.
En effet, celui-ci appelle forcement la réponse d'un contre-champ
à la manière d'une intérrogation.
Le montage de ce film étant dans son ensemble essentiellement
"cut" ; sans raccord en champ contre-champ ; les plans étant
pour la majorité autonomes entre-eux, cette figure pouvait ainsi
tirer sa signification par l'exception de son utilisation.
Pour
la négation, nous n'avons pas trouvé de forme visuelle
suffisament expressive, sinon le recours à un code culturel communément
admis : une croix renversée rayant l'image-idée à
nier.
Le
pronon personnel "on" fut envisagé par des figures
exemplaires ne renvoyant non pas à une individualité propre
- à la différence du "je"- mais à un
ensemble de références précises. Prenons l'exemple
du bébé qui pleure. L'idée littérale était
de montrer la nécessité de dormir, mais aussi son impossibilité.
Prendre un bébé perméttait de rendre compte à
la fois du sens explicitement exprimé dans la phrase, mais aussi
de celui sous-jacent au texte, à savoir l'idée de fragilité
et le besoin de protection.
Face
à ces problèmes grammaticaux, nous avons donc tenté
de réfléchir au mieux à des formes figuratives
qui en seraient l'équivalent. Bien sûr; ces solutions restent
purement subjectives et ne peuvent prétendre à l'idée
d'un langage de l'image qui serait universel, compréhensible
pour tous. Chaque figure peut trouver une justification dans un contexte
précis, mais sa signification n'en est pas moins autonome.
Cette constatation vaut d'ailleurs pour le film dans son ensemble.
En effet, il fut relativement difficile de visualiser des concepts aussi
généraux comme "la vie", "la solitude",
"le rêve","la vérité"...
D'abord,
j'ai voulu rendre compte de l'intimité de la lecture de la lettre
par des images relatives à ces conditions de lecture c'est-à-dire
prendre la plupart des vues dans mon appartement.
La lettre de Barbara, que Robert Cibis mettait en images, est
la suivante :
"Cher
Robert,
J'ai comme l'impression qu'il y a déjà un certain essoufflement
dans notre correspondance commencée depuis peu. C'est drôle,
j'ai l'impression que les lettres se ressemblent comme le quotidien
; toujours le même trajet : le jardin des plantes, le manège
allumé ou étaint, la même destination : la fac,
les mês étages... et on pourrait filer la métaphore
à l'infini.
Ca vient sûrement du fait qu'on ne" vit pas grand chose,
une banalité qui varie au gré des saisons mais qui finalement
reste la même. Dons pas grand chose à dire. Il faudrait
peut-être parler alors de nos rêves, de nos envies de chose
dans l'absolu degagé du réel, mais faidrait il seulement
en avoir.
Les choses ne tiennent à rien. Il suffit de prendre l'autoroute
direction Lyon. Tu longes l'usine à mort qu'est l'hôpital
de Villjuif, longues cheminées : dernière étape
avec l'enterrement et toi tu es loin, dans une voiture et pourtant à
la fois si proche.
La mémoire a une force de sélection extraordinaire, on
ne retient quasiment que les moments heureux, le reste est refoulé,
extériorisé par instant par certains détails :
je me ronge les ongles. C'est ça qui te permet de tenir, et d'y
croire.
Et quand tu longes cette voie, c'est physiquement que tu te dis, comme
envie de crier, la vie est vraiment jolie. Le problème c'est
qu'en général on est des gens bien trop coincé
qui ne savent pas jouir pleinement des instants. Toujours frustrés
car frigides à tout ce que l'on fait comme par exemple le fait
même de s'écrire.
Je t'embrasse Barbara."
La réalisation du film d'après
cette lettre est antérieur à celle de Barbara. J'ai pu
donc profiter de ses expériences. Le ton de la lettre et sa structure
globale m'était plus important d'être repectés que
le contenu de chaque phrase. C'est ainsi que la structure en paragraphes
dans la lettre est respectée grâce à des plans noirs
qui servent à séparer les unités de sens. Pour
faire comprendre des propos abstraits et concrets, j'ai décidé
de tenir un double discours par une distinction formelle : noir et blanc
pour l'action, couleur pour sa signification, son interprétation.
Ainsi il y a un propos concret qui est à comprendre dans un degré
secondaire.
Une autre question fut : comment garder la cohérence du propos
et comment exprimer le "je", pour que les images n'aient pas
un champ de référence trop vaste? Ma solution était,
me filmer en gros plan, comme si les images surgissait de mon imaginaire,
et, de plus, filmer le début et la fin de la lettre originale
pour donner la forme epistolaire au récit visuel. De cette façon,
je voulais aussi assumer la subjectivité de l'adaptation. Je
m'imaginais ce que le "je" de la lettre ressent, pense etc.
Première lettre (de Cécile) d'après le
film :
|
"Cher
Robert,
Je t'écris de Paris, en regardant de temps à autres,
les toits. Peut-être un oiseau voyageur t'apportera-t-il
cette lettre. Depuis que je suis ici, je me sens très opressé
par tous ces gens, qui grouillent comme des fourmis, s'agitant
sans arrêt. Je suis moi-même bien occupé, à
écrire, et à t'écrire. Maintenant que tu
es parti, l'agitation des gens m'a l'air différente.
Je repense à ce que tu me dis de ta solitude. Et du temps,
qui passe pourtant si vite. N'oublie pas de regarder, de contempler
la vie... les oiseaux dans le ciel.
J'aimerais bientôt pouvoir te rejoindre, prendre la voiture
et foncer. Te sortir de tes idées sombres. Lève
la tête! Ta situation n'est pas si terrible, que tu sembles
le croire.
Tu me parles aussi de ton désir de te sentir plus libre,
plus "fluide" si l'on peut dire. Rappelle-toi les moments
passés ensemble, quand, enfants, nous jouions en toute
insouciance. C'était si bon !
Enfin, ce sont là seulement quelques mots. Je te promets
de venir le plus vite possible. Mais ne m'en veux pas s'il me
faut quelques semaines.
Pense à ces fleurs, qui vont bientôt emplir ton jardin
intérieur : la gaité est sur le pas de ta porte.
Elle t'attend.
Je t'embrasse"
|
Deuxième lettre d'après le film par Stéfane
:
| "Cher
Robert
Il y a déjà longtemps qu'on ne s'ait vu. Je suis
désolée de ne pas t'avoir écrit plus tôt.
Mais après plusieures lettres déchirées,
je me décide enfin à t'envoyer celle-ci. Ici la
vie suit son cour, les paysages sont toujours les mêmes,
bien que le soleil fasse une timide apparition illuminant les
toits parisiens.
Malgré tout, les oiseaux que j'ai dans la tête me
permettent de m'évader de cette misérable chambre
de bonne où je t'avais accueillé lors de ta visite
et dont je garde un souvenir plus qu'ému.
Ce souvenir radieux que je garde dans ma mémoire et que
me rappelle sans cesse des moments délicieux et drôles
que nous avons passés ensemble. Rappelle-toi cette cohue,
cette masse de gens semblable à un grouillement immonde
de fourmis à laquelle nous échappions à la
fraicheur de nos baisers. Et je t'ai vu partir un jour comme ces
pions dont nous nous moquions tout.
Tu me dis dans ta dernière lettre avoir de merveilleux
souvenirs, des couchers de soleil aux vols d'oiseaux migrateurs.
Pour une part je me rappelle aussi de nos interminables voyages
sur des autoroutes inconnues qui nous emmenaient vers des cimetières,
toujours un peu plus glacial. C'était bien là une
de tes idées songeuses.
Mais je garde au fond de mon coeur des films de toi, enfant et
une miriade de petites fleurs jaunes qui s'agitent comme autant
de délicates pensées pour toi.
Je
t'embrasse"
|
le "je"
|
Je
n'avais donné aucune indication ni à Cécile
ni à Stéfane sauf que j'ai mis en image une lettre.
Cécile connait mon prénom. Ainsi une lettre adressée
à Robert ne peut pas être écrite par Robert
qu'on voyait à l'image. Le "tu" remplace le "je".
L'adaptation a donc réussi à établir une
relation "toi-moi". Dans la lettre de Barbara, le "je"
comme le "tu" voulais dire "je", par exemple
: "c'est ça qui te permet de tenir et d'y croire.
Et quand tu longes cette voie." Le "tu" raconte
un événement que le "je" a vécu,
mais que tout le monde pourrait vivre et veut dire également
"on". Je trouve que filmer soi-même, ressemble
dans le cas de mon adaptation filmique à ce "tu"
de Barbara. L'auto-représentation fonctionne comme pivot
de l'action et de la signification."
|
structure
Cécile
l'a en effet pris comme telle. De plus, la séparation en paragraphes
selon les images noirs est reprise par elle, à l'exception du
cinquième qui est une projection de la part de l'interprète
de la lettre ("Enfin ce sont là quelques mots...").
Stéfane, elle aussi, a repris la division en cinq paragraphes
suggérée par les images noirs.
quelques exemples pour un parallèlisme en les trois lettres
En
effet le film a réussi par moments à obtenir des ressemblances
sur le fond du propos. Ainsi, j'essayait d'exprimer l'idée centrale
du premier paragraphe de la lettre de Barbara, "le quotidien",
par la foule des gens anonymes opposée à l'image symbolique
des fourmis. Cécile a pris cette image pour de "l'agitation"
qui est le propos central de son premier paragraphe. Stéfane,
par contre, a compris l'intention : "Ici, la vie suit son cour,
les parsages sont toujours les mêmes."
Cependant d'exprimer "l'essoufflement dans notre correspondance"
par la répétition d'images de lettre, n'a pas réussi.
Curieusement les deux lectures proposent des interprétations
proches : "Je suis moi-même bien occupé, à
écrire, et à t'écrire" (Cécile). "...après
plusieures lettres déchirées, je me décide enfin
à t'envoyer celle-ci" (Stéfane).
Ce
qui m'intéressait dans le deuxième paragraphe de Barbara,
était l'idée des rêves qui s'oppose à la
banalité. Je voulais symboliser ces deux mots abstraits par le
métro (falsifié par le mouvement de la caméra)
et le vol d'oiseaux, filmés en couleurs. Ainsi la banalité,
incarné par une station de métro défilant, voulait
être la suite logique du quotidien, sous le sol, tandis que le
vol d'oiseux est "dégagé du réel" (Barbara),
dans les cieux. Cécile a lu "solitude" versus "contempler
la vie", Stéfane "de merveilleux souvenirs". Malgré
les différences, l'idée de s'évader, de sortir
de soi-même se retrouve.
La partie la plus narrative dans la lettre de Barbara est adapté
d'une façon relativement fidèle. Nous voyons l'hôpital
de Villjuif dès l'autoroute et puis un cimétière.
Barbara : "Tu longes l'usine à mort qu'est l'hôpital
de Villjuif, longues cheminées : dernière étape
avec l'enterrement..." Pour comprendre le film, il fallait visiblement
reconnaître l'hôpital ce qu'aucun lecteur avait fait. Il
est intéressant d'analyser les lectures du rapport entre la tête
penchée et la voiture sur l'autoroute. Cécile voit le
"je" dans la voiture qui "fonce" pour rejoindre
le "tu" et "le sortir de (ses) idées sombres".
Stéfane, cependant, prend ces images comme un souvenir.
Puis il m'intéressait d'exprimer "on ne retient quasiment
que les moments heureux" : des enfants (dont moi-même dans
un bassin). Cécil lit : Rappelle-toi eles moments passés
ensemble, quand, enfants, nous jouions en toute insouciance. C'était
si bon !" Stéfane, par contre : "je garde au fond de
mon coeur des films de toi, enfant". Par les reflets de vagues
d'eau qui entourne ce plan d'un film de famille scintillant, et par
la justaposition de moi à trois ans et à 22 ans, l'opposition
entre le présent et le passé a réussi.
projection du lecteur de film
Les
lectures ne se fondent pas entièrement sur les images données.
La lettre de Cécile est, quand même, très proche
du film, c'est-à-dire, presque chaque phrase se laisse retrouver
dans le film. Elle a seulement ajouté "Enfin, ce sont là
seulement quelques mots. Je te promets de venir le plus vite possible.
Mais ne m'en veux pas s'il me faut quelques semaines." Ces phrases
proviennent peut-être d'une volonté de faire une lette
plus "réaliste", plus normale. L'interprétation
de Cécile comprend l'idée narrative que le "tu"
est parti et que le "je" veux le rejoindre pour le consoler.
Stéfane écrit une lettre d'amour où elle parle
aussi de "la visite" du "tu" qui est parti maintenant
(deuxième paragraphe). Les quatre derniers paragraphes sont des
souvenirs du "tu" ou du "nous".
|