I. L'image floue comme transition entre deux mondes
Nous espérions trouver quelques références aux flous dans les ouvrages théoriques traitant des différentes formes du langage cinématographique, mais hélas nous sommes rentrés bredouilles de nos recherches...!
Nous sommes donc dans l'obligation de procéder d'une façon empirique :
Au travers des exemples de films où des flous étaient présents nous avons pu mettre en évidence deux grandes familles de flous dont celle de l'image floue comme transition entre deux mondes.
Nous entendons par cette notion de deux mondes, deux espaces particuliers de nature concrète ou psychologique.
Ces deux mondes sont coupés l'un de l'autre, et la figure du flou intervient ici comme un pont qui nous permet de créer une jonction entre ces deux pôles. Ces pôles en question peuvent être de nature spatiale, temporelle ou psychologique.
Imaginons par exemple deux endroits séparés dans un récit filmique. L'histoire veut nous amener d'un lieu A à un lieu B. Par un flou progressif de mise au point on sort du lieu A pour entrer dans le lieu B par une image qui devient progressivement plus nette.
Cela est valable également lorsque la mise en scène cherche à marquer une saute dans le temps pour un même lieu ou encore lorsqu'elle tente de relier deux états psychologiques d'un même personnage.
Avant tout le flou agit sur nous selon deux modes particuliers. Par cette figure nous percevons que nous nous déplaçonsd'une image à l'autre. Mais il convient également de remarquer que le flou pour quelques secondes se donne à voir pour ce qu'il est.
Ici nous pouvons établir un parallèle entre la figure du flou et la figure du fondu enchaîné. En effet, dans la plupart des cas le fondu enchaîné permet d'établir un déplacement d'une image à une autre tout en se donnant à voir également le temps de sa réalisation.
Il peut être utile ici d'introduire la conception théorique de Christian Metz dans son ouvrage Le signifiant imaginaire sur cette question du fondu enchaîné :
(le fondu enchaîné) m'intéresse (...) à plus d'un titre : pour son avantage "tactique" d'être relativement facile à circonscrire; (...) et puis, surtout, parce qu'il consiste en une "transition" et me met ainsi au coeur de mon sujet; en forçant un peu, je dirai qu'au moment du fondu-enchaîné le film n'exhibe rien d'autre que son avancée textuelle, son opération à l'état presque pur.
Condensation ou déplacement? Ce que l'on aperçoit d'abord est le déplacement. Le fondu-enchaîné nous donne à regarder plus pleinement et plus longuement que le font les images (ou au contraire, la coupe franche), le moment du trajet est soumis à une insistance dilatante qui a déjà valeur de commentaires métalinguistique. De plus, en hésitant un peu au seuil d'une bifurcation textuelle le film nous rend attentif à sa propre activité de tissage. (...)
Même idée pour le flou qui établit ce pont, ce lien, ce déplacement entre l'image A et B.
Mais le processus condensatoire n'en est pas absent, il est simplement à un autre endroit (...) il réside dans la co-présence (brève, fuyante) des deux images à l'écran, dans le court instant où elles deviennent indiscernable l'une de l'autre. (...) On parle des figures "naîssantes", mais le fondu-enchaîné en son aspect condensatoire est une figure mourante (c'est la différence avec la figure stable et prolongée): deux images vont à la rencontre l'une de l'autre, mais ils y vont à reculons, en se tournant le dos. Si la condensation se trouve ébauchée c'est par le biais de son extinction progressive. A mesure que l'image 2 devient plus nette, qu'elle "arrive", l'image 1 le devient moins, elle "s'en va". C'est comme deux boules de billard, qui ne peuvent se rencontrer qu'en se chassant: se dérencontrer. Il est pourtant un instant où elle se "touchent" vraiment.
Même idée pour le flou lorsqu'il se donne à voir pour ce qu'il est.
Cette figure du flou prise dans son rôle de transition se rencontrera de façon plus générale dans un cinéma narratif, (voir pour la perspective historique : le cinéma classique)