III. Le guépard comme inversion de Senso

                  a) Senso ou la descente aux enfers

                  b) Le Guépard comme sublimation de la mort

Livia est une femme ignorante qui s'attache à l'ancien monde - représentée par Mahler corrompu et dépravé. L'officier autrichien est déserteur, lâche, égocentrique et pûrement matérialiste. Il s'est débarrasé de toute morale parce que son monde va s'effondrer. La "bonne solution" serait de se fier à l'antagoniste de son amant qu'est Ussoni. Cet idéaliste incarne les valeurs de la république garibaldienne. Mais la comptesse refuse de voir les évidences, de voir que Mahler a trahi son cousin Ussoni, qu'il ne s'intéresse qu'aux cadeaux de sa maîtresse... Face au déclin de l'aristrocatie, à l'ascension de la bourgeoisie matérialiste, elle préfère fuire la vérité et errer seule dans un labyrinthe opaque et obscur. Le film décrit comme elle s'isole progressivement dans un désir non-réciproque d'amour passionnelle, comment la comptesse vit ces horreurs de la malhonnêteté envers elle-même.

La nouvelle de Camillo Boito dénonce aussi l'illusion de l'amour passionnelle. Elle dépeint, cependant, la fuite dans un narcissisme inhumain. Par un "avant" et "après" que représentent la Livia jeune et innocente et la Livia vieille et cruelle, la nouvelle fait la morale de l'histoire.

Le guépard, le prince de Salina, est un homme vieux mais très lucide. Il sait accepter des faits extérieurs, historiques qui vont contre le plus profond de son personnage. Il possède même la force de caractère de renoncer à l'épanouissement de l'amour de sa fille Concetta face à l'établissement d'une nouvelle société avec des valeurs nouvelles. Un peu triste, il accepte la mort de son univers aristocratique et est prêt à faire des sacrifices pour assurer ses arrières, notamment l'avenir de Trancrède.

Dans cette générosité, ce personnage est le contraire de Livia qui dans le film est trop faible pour confronter sa nouvelle situation dans la société, qui change à cause de la guerre, de son âge. La Livia de Boito est trop faible pour digérer la blessure - causée par l'exploitation égoiste de Remigio - de son image narcissique.

Comme le guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa devait choisir entre son fils aîné Paul et son neveau Tancrède, Livia avait à choisir entre son cousin Ussoni et son amant étranger Franz Mahler. Par lucidité, le prince du roman a "trahi" sa famille et sa tradition en soutenant plutôt Tancrède que Paul, plutôt Angélique que Concetta. Malgré son nationalisme vénicien, Livia a "trahi" son pays déjà par sa liaison matrimoniale (son mari est un collaborateur avec l'occupant autrichien), par sa relation avec Franz Mahler (occupant) et par le don du trésor de la résistance à son amant. Cette dernière trahision est le climax d'une suite progressive d'une auto-négation. Ignorant, elle descend aux enfers.

a) Senso ou la descente aux enfers

La mort semble structurer la dramaturgie des deux films de Visconti, mais aussi - d'une autre façon - les deux modèles littéraires.

La traversée du miroir se trouve dramaturgiquement dans les quatre récits. La nouvelle de Boito nous peint une narratrice sans aucune émotion. Sa déception passionnelle l'a fait imperméable à d'autres émotions. Le miroir dans lequel elle contemple le déclin de sa beauté est dévenu son seul refuge. Le veillissement, le plus grand menace à cet "abri", est irrésistible. La nouvelle dépeint comment la jeune Livia se pétrifie lentement pour devenir la "veille" Livia (39ans). L'héroïne méprise tous les hommes et aussi elle-même. Elle est devenue incapable d'un vrai lien émotionnel ou intellectuel avec le monde qui l'entourne. Intellectuellement, elle se cachait , face aux événements historiques, toujours dans une indifférence totale. La nouvelle dépeint sa descente aux enfers dans un narcissisme de plus en plus hypocrite. Quand elle était jeune et vraiment belle, cela lui donnait une force face aux calculs brutaux de Remigio. Aujourd'hui, cette reconfort devient de plus en plus vain. Par un grand effort, Livia doit se plonger dans une cécité devant les faits. C'est ainsi que le lecteur distancié et désenchanté par le récit attend un nouvel effondrement ou acte brutal au moment où il ne suffira plus que la comtesse "siffle" pour que Gino vienne. Le lecteur a pitié de cette femme pour qui le monde n'est que son propre miroir (page 8) : "pendant que le pauvre jeune homme se jetait à mes pieds, moi, droite, impassible, je me regardais dans le miroir."

Comme la nouvelle décrit la pétrification jusqu'à l'insensibilité totale du protagoniste, le film montre sa déliquescence. L'héroïne y perd progressivement la maîtrise de ses actes. Mahler et Ussoni agissent sur elle qui ne fait que suivre le plus fort d'entr'eux. Une image symbolique en est le couloir qui par exemple dans la deuxième séquence est l'endroit où elle dit adieu à Ussoni et où elle tombe inévitablement sur Mahler. Dans le couloir ne peut que suivre le chemin. La fuite est presque impossible. Même la déambulation à Vénice, intitulé "séduction", pourrait s'appeler "la jeune fille et la mort". Cette promenade se finit autours d'un puits filmé en forte plongé, allusion au puits glacé de l'enfers de Dante d'autant plus que Mahler y jète le miroir qu'il a trouvé. En outre, le lieutenant est l'ombre qui suit Livia sous le signe de la mort : le cadavre du soldat trouvé au bord de l'eau. Cette séquence semble correspondre à la scène de l'enfant tombé à l'eau et sauvé malgré l'indifférence perverse de Remigio. Dans l'adaptation filmique l'officier se cache devant ses propres soldats qui eux rammassent le mort. Dans le livre l'enfant est sauvé par un autre enfant courageux surgi d'une foule d'enfants et de mères. Remigio comme Mahler refusent le devoir : "Remigio dans un mouvement violent m'arracha à la foule." (page 29). La révolte contre les lois (morales) est à l'origine des avances de Mahler et de la passion de Livia. Le lieutenant veut déserter c'est pourquoi il séduit Livia qui croit de ne pas pouvoir vivre sa passion sans trahir son cousin. Trois fois Ussoni apparaît et est poussé hors du récit encore dans la même séquence - par l'exil (1), par le devoir (6), par la guerre (11). Les scènes suivant ces noeuds dramatiques représentent des refus d'obligations de Mahler : il ne s'occupe pas du soldat mort (2), il fuit son régiment (7) et il a déserté (lettre dans la onzième séquence). Ussoni est ainsi suivi de sa négation. De l'inversion, de la traversée du miroir résulte Mahler qui détruit ce qu'Ussoni avait "construit" auparavent. Ainsi la séparation de Livia et Roberto où la comtesse confirme son affection pour son cousin est succédée par la séduction. Après qu'elle pénétre dans l'univers d'Ussoni qui prépare la guerre, Mahler surgit dans la pièce intime de Livia à Aldeno. Il y a une inversion de cause à effet en ce qui concerne le troisième noeud dramatique : Livia apprend par la lettre que la désertion de Franz a réussi et puis Roberto est blessé au bras par un coup de feu par derrière.

En outre, les actions opposées de ces deux personnages inversés constituent des relances de la narration qui s'étiole après peu à peu, jusqu'au prochain noeud dramatique. Cela est évident si nous nous servons du découpage en quatre actes de Michèle Lagny où le rythme du récit est réflété. Ces trois événements miroités permettent une péripétie de l'ambiance.

Mais la chute morale de la protagoniste s'effectue dans une logique d'intentions régulièrement trahies. Cela s'avère évident grâce à notre découpage en cinq actes (voir plus haut) :

I.            défi de défense d'Ussoni (1a)                  séduction par enemi (2)
II.            demande d'amour (3)                                abandon (5)
III.            mission (6)                                                trahision (10)
IV.            désespoir (11)                                          fuite (12)
V.            révélation (13)                                          exécution (15)

Nous constatons une chute continuelle à des niveaux différents. Le premier acte montre une chute sociale. Livia trahi sa famille (cousin Ussoni) et sa patrie (séduction par un autrichien). Le deuxième représente une défaite émotionnelle. Dans son désir d'amour Livia est abandonnée. Le troisième nous laisse voir une chute morale. La comtesse trahit la confiance qui lui était accordé de la part de sa famille, de son peuple. Elle est même cause de la famine des soldats libérant l'Italie. Elle commet un crime contre l'humanité.

Les deux derniers chapitres représentent des chutes encore plus profondes puisque leurs motivations ne se trouvent plus à l'extérieur du personnage de Livia. Son désespoir profond la pousse à la fuite de son foyer. Finalement - au cinquième chapitre - sa lucidité la rend responsable et coupable. Elle doit compenser ses fautes par le meurtre de son amour.

A ce moment-là, la comtesse se trouve au fond de l'enfer, si cruellement punie qu'elle n'a même pas le droit de mourir pour sortir du labyrinthe nocture, comme l'indique la voix-off parlant en passé simple. Les dernières images de Livia semblent montrer son éternel état d'âme, son perpétuelle expiation d'errer dans un univers dépravé, d'amour corrompue dans une société qui attend le déluge (Vérone sera prise par les italiens bientôt, comme le disent Luca, l'ami de Roberto Ussoni, et Franz Mahler.).

 

b) Le guépard comme sublimation de la mort

Le soldat mort de la deuxième séquence de Senso se retrouve au début de l'adaptation cinématographique du guépard et du modèle littéraire même. Dans le roman, la mort est représentée dans sa cruauté. C'est ainsi que ce soladat y est dépeint avec le ventre ouvert d'où les intestins sortent et non dans une beauté angélique comme dans le film (cf. l'analyse de Laurence Schifano, pp. 77-79). C'est ainsi qu'au retour du bal les Sanlina voient "Un long chariot découvert (qui) portait, entassés, les boeufs qu'on venait de tuer à l'abattoir. Ils étaitent partagés en quatre et exhibaient leurs mécanismes les plus intimes avec l'impudeur de la mort. Par intervalles, des gouttes de sang rouge, épais, tombaient sur la chaussée." (page 328) Cela est substitué dans l'adaptation par le bruit du coup de feu de l'exécution des garibaldiens. Nous n'y trouvons pas l'idée d'une chute continuelle, mais d'une mort sublimée. D'une ascension sans cesse. Avec le générique (deux travellings ascendants), nous montons au palais Salina à San Lorenzo. Nous pouvons participer à la vie de l'élite de la société parlermitaine. L'exposition de la vie parlermitaine prend sa fin à l'observatoire (séquence 4), d'où nous pouvons contempler les étoiles.

Le trajet des Salina à Donnafugata (séquence 6) est une ascension perpétuelle sur les montagnes. A la fin de cet acte, nous trouvons les personnages comme pétrifiés dans le choeur d'une église. Pendant un travelling latéral à gauche, ils semblent morts, appartenant au passé comme les statues au début du film (générique), mais en même temps, mythifiés. Des leitmotifs souvent auto-interprétés par la mise en scène au fur et à mesure du récit forment un film d'une forte cohérence. En outre, nous trouvons deux scène parallèles à la sixième (le voyage) et à la fin de la vingtième séquence (le bal). Au voyage le prince Salina et la princesse Maria Stella sont - dans la carosse - en face du père Pirrone dormant :

Le prince : "Qu'est-ce que vous en pensez, père? Est-ce que les nouveau maîtres vont nous offrir au moins des meilleurs rues?"
Le père Pirrone, comme réveillé par un soubresaut : "Non...non...les nouveaux maîtres..."
Il se rendort.
Dans le carosse qui les ramène chez eux, Tancrède, Angélique et Don Calogero sont réveillés en sursaut par le bruit des salves qui accompagnent l'exécution des déserteurs, des garibaldiens.
Don Calagero : "Maintenant, nous avons finalement une armée sur laquelle nous pouvons compter...pour la Sicile exactement ce qu'il faut. Pour la Sicile exactement ce dont nous avons besoin ici."
Il se rendort, satisfait.

Nous avons ici la technique dramaturgique de l'inversion. La nouvelle génération s'oppose à l'ancienne. Le même motif de la reflexion sur le changement est renversé dans tout les détails : Don Fabrice, Maria Stella et le père Pirrone voyagent dans une chaleur étouffante. Par un geste du bras le prince veut s'assurer du bien-être de sa femme. Le prince de Falconeri, sa fiancée et son futur beau-père rentrent au matin. Il fait frais et, après le coupe de feu, Tancrède caresse Angélique et la serre contre sa poitrine. Les jeunes amoureux s'opposent au vieux couple fatigué. Le porteur de la morale de l'ancienne société, le père Pirrone, est ici comparé au représentant moral (ou immoral) de la nouvelle bourgeoisie matérialiste, Don Calagero. Le clerical ne croit pas à une amélioration de la situation. Le maire de Donnafugata et l'ancien défenseur du mouvement garibaldien, cependant, voit ses intérêts défendus dans la nouvelle armée royale. Sa satisfaction illustre son espoir pour l'avenir, comme l'autre scène montre le désespoir du père Pirrone.

Le parallélisme de cette mise en scène réussit à illustrer les changements et, en même temps, à montrer que la nouvelle société comprend, en principe, la même constellation des forces que l'ancienne.

L'idée de L. Schifano de trouver dans la structure temporelle du Guépard une "symphonie temporelle" est très pertinente. Contrairement à son analyse, je vois les trois mouvements repartis sur l'ensemble du film :

I. Palerme
les forces dynamiques (soldat mort vs. rosaire, Mariannina vs. Maria Stella[22], Tancrède vs. Fabrice, révolution vs. réflexion sur l'Italie) hantent l'inertie (famille)

II. Donnafugata
Ce mouvement comprend une atmosphère de description (p. ex. : trajet), fatalité (p. ex. : discussion avec Chevalley), ironie (p. ex. :plébiscite) et Tancrède et Angélique renforcent ces effets en donnant le contrepoint par leurs actions souvent seulementallusivemnt rapportées, cf. tragédie grecque : la guerre de Tancrède(séquence 11 : "J'aimerais bien rester plus longtemps, mais..."), lebaiser de Tancrède et Angélique (milieu séquence 14, discussion entre Don Fabrice et Don Calagero, peut-être coupé dans la V.F.). Tancrède arrive avec son général au palais Salina tandis que les Salina vient de dormir (dans le récit) à une auberge délabrée. Les amoureux jouent au cache-cache pendant que Cavriaghi ne réussit toujours pas à séduire Concette et ainsi de suite.

III. Le bal
Le bal reprend dans une forme condensée et sublimée tous les thèmes développés auparavent et annonce les destinées de tous les personnages. Cela est permis par le faste et la co-présence de tousles personnages du film, sauf le père Pirrone qui est mis à l'écart par la nouvelle société.

 

En ce qui concerne le bal, reprendre les thèmes veut dire garder le même esprit, mais d'une façon condensée. C'est-à-dire, l'ironie est fortement présente parce qu'elle résume l'intention polémique d'une vision historique particulière.

Nous pouvons cependant comparer le bal à l'Olympe où les dieux se rencontrent et vivent - isolés des êtres humains - leurs intrigues de jalousie et d'amour, de naissance et de mort. Cette fête dans le faste ne donne pas l'impression de traiter une société réelle. Tout y est artifice et artificiel. Elle résume l'idée expliquée par le père Pirrone à l'auberge qu'il s'agit d'un monde qui n'est pas directement créé par dieu (mais semble parfois de l'être) mais par les hommes mêmes. La dernière séquence est comme un film sur l'art consommé de l'auto-représentation de la société élitaire de Palerme. Cette longue séquence est trop belle pour être méchante, trop ironique pour être flatteuse.

Le deuxième grand mouvement du film montre des personnages qui cherchent leur place dans la société. Leur constellation se cristalise au fur et à mesure. Cela veut dire que le film commence avec une structure figée et ancienne qui est ensuite bouleversée par l'Histoire. Puis cette structure familliale fragmentée trouve son nouvel ordre lors du séjours d'été. Le bal fonctionne enfin comme catalyseur des développements entamés auparavant.

 

Comme un guide, le Guépard Don Fabrice nous fait voir ces événements. Il incarne dans tous ces paradoxe la figure de la tragédie grecque. Il agit et est agi simultanément. Il participe à changer son monde et son monde le force à céder. Malgré sa lucidité il se trouve sur une voie inévitable et sans issue.

C'est ainsi que le récit nous amène inévitablement en avant dans la diégèse du film. Tout est attendu dès le début par le spectateur et quand même si surprenant. Il n'y a plus de coup de théâtre dans le récit du Guépard comme dans Senso. C'est un film sur le temps et sur l'histoire des êtres, des peuples et des sociétés. Il est comme un grand fleuve agité par des turbulences, qui nous entraîne lentement, mais sûrement vers la mort. La forte rigueur de la structure complexe du film renforce l'effet de fatalité. Le fait que le film nous laisse le temps de voir - comme le guépard - ce qui se passe nous permet de développer une tendresse particulière pour les personnages, pour la Sicile entière.

Notre but fut de montrer que Le guépard se sert d'un style symphonique pour raconter une histoire à la façon de la tragédie grecque, d'une façon qui nous pose la question suivante : Dans quelle mesure l'homme est-il réellement la source de ce qu'il fait? Nous avons du mal à discerner si le Guépard nous conte une histoire ou si le film nous raconte la vie du Guépard, si les "bouleversements changeant le monde" viennent de l'extérieur ou d'une nécessité intérieure, si le récit suit des structures données ou si les structures dramaturgiques s'établissent suivant la logique inévitable de l'histoire.

[22]D'ailleurs la ressemblance des noms frappe. Mariannina (ce nom est seulement pronocée au roman) est le dimunitif de Maria. Est-ce ironique? Ou veut cela dire que ces deux femme ensemble forme "l'épouse" du prince.