II.
Le parallélisme des structures de ces quatre récits
"Dans le cadre nouveau
de la représentation tragique, le héros légendaire a cessé d'être un modèle,
comme il l'était dans l'épopée et la poésie lyrique; il est devenu un problème.
(...) mais comme des problèmes qui ne comporte pas de réponse, des enigmes
dont les doubles sens restent sans cesse à déchiffrer. La tragédie est le
premier genre littéraire qui présente l'homme en situation d'agir, qui le
place au carrefour d'une décision engageant son destin. (...) (Mais) c'est
pour le peindre comme un être déroutant, contradictoire et incompréhensible
: agent mais aussi bien agi, coupable et pourtant innocent, lucide en même
temps qu'aveugle." Cela écrit Jean-Pierre Vernant à propos de la tragédie
grecque[19].
Les quatre récits traités ici se fondent sur ce principe de la tragédie antique.
Malgré leurs différences évidentes, le spectateur juge et Livia de Boito et
Livia de Visconti plutôt qu'il s'identifie avec elles. Même si le spectateur/lecteur
développe une certaine tendresse pour les deux guépards, un discours autoréflexif
évident dans les deux oeuves rend ce personnage représentant du monde aristocratique
en déclin. Lui-aussi devient l'objet d'un débat sur l'Histoire.
En outre, nous pouvons
trouver des ressemblances entre la structure de la tragédie classique en cinq
actes et les deux films. Si dans Senso les deux premières séquences
représentent l'exposition de la problématique[20]
- l'arrestation d'Ussoni, la rencontre et la séduction de Mahler- les séquences
trois à cinq sont une histoire d'amour qui finit tristement. Le retour d'Ussoni
(sixième séquence) est un renversement. Livia est chargé d'une mission qui
est en conflit avec un désir d'amour non-assouvi : Livia trahit la résistance
(dixième séquence). Les suites formelles de cette trahision sont la bataille
perdue et Livia désespérée qui va à la quête de son amour et inconsciemment
de la vérité (séquence 11 et 12). La résolution de l'histoire se fait par
la révélation du vrai caractère de Mahler, par sa dénonciation et par son
exécution.
acte I : exposition
de la problématique : séduction
1a le défi
1b informations sur la situation
1c la rencontre
1d l'arrestation d'Ussoni
fondu au noir.
2 la séduction
fondu au noir.
acte II : l'histoire d'amour : abandon
3 la demande
4 l'amour
5 l'abandon
fondu au noir.
acte III : la mission trahie : trahision
6 le retour d'Ussoni
fondu au noir.
7 nouvelle
séduction
8 l'espoir
9 le danger
10 la trahision
acte IV : conséquences du désespoir : fuite
11 la bataille,
Livia désespérée
12 la fuite
fondu au noir.
acte V : résolution meurtre
13 la révélation
14 la dénonciation
15 exécution
Cette vision n'est pas
en contradiction avec la division en quatre actes de Michèle Lagny (voir annexes)
parce qu'elle analyse le film d'après la structure du "melodramma"
qui s'y retrouve si facilement que la structure de la tragédie antique. Les
deux découpages sont cohérents et complémentaires. Les auteurs du film se
sont servis de plusieurs modes de construire un récit et ont en fait une synthèse.
La structure du "melodramma" représente l'évolution de l'atmosphère
scénique. Les changements des environnements spatiaux confirment la thèse
d'un résumé en quatre actes. Tandis que la logique événementielle semble plutôt
être inspirée de la tragédie antique.
Le Guépard
correspond aussi à ce schéma de la tragédie antique. Nous avons plus haut
déjà analysé la clair séparation de l'exposition (Palerme) et de la résolution
(le bal) du reste du film. De plus, nous avons déjà montré la division de
l'intrigue du film en trois parties d'après Aristote. Mais nous pouvons aussi
en séparer la première et trouver la structure de commencement, milieu et
fin dans le reste. Les deux noeud dramatiques sont ainsi l'arrivée d'Angélique
et puis de Tancrède. La combinaison de ces analyses fait un film en cinq actes
:
acte I : exposition
1 la nouvelle
2 la visite de la prostituée
3 départ de Tancrède
4 de l'avenir d'Italie
5 la guerre
fondu enchaîné.
acte II : voyage
6 trajet
7 sur les aristocrates
8 pique-nique
flash-backs : visite des garibaldiens
10 de Concetta
acte III : la rencontre et la politique
11 rencontre
d'Angélique
12 la demande
13 le plébiscite
14 de Tancrède et d'Angélique
acte IV : l'amour et
la politique
15 retour
de Tancrède
16 amour
17 moquerie
18 de la Sicile
19 le départ de Chevalley
fondu enchaîné.
acte V : résolution
20a accueil
20b valse de Tancrède et Angélique
20c le malaise
20d la mazurka du colonel Pallavicino et de la Princesse Margherita
20e la cour à la mort et Angélique
20f la valse avec Angélique
20g l'étouffement
20h la colère sur Pallavicino
20i l'indignation de Concetta
fondu enchaîné.
20j la larme
20k la recherche du prince
20l le départ
fondu enchaîné
20m la mort
Cette division suit le
développement événementiel et il frappe que les actes finissent dramaturgiquement
avec une séquence pûrement discursive. Pour lancer un nouvel acte il faut
logiquement un événement, un noeud dramatique. Le premier acte est une exception
dans la mesure où la séquence de la guerre qui est presque complètement autonome,
suit la séquence discursive "de l'avenir de l'Italie". Le trajet
vers Donnafugata est donc l'événement qui permet de "rentrer" dans
l'histoire. Le discours sur Concetta est renversé par la rencontre d'Angélique.
Après que le prince discute avec la princesse sur Tancrède, avec Don Ciccio
sur Angélique, il arrange avec Don Calagero leur mariage. Le retour de Tancrède
suit toutes ces conversations. Après le long dialogue entre Chevalley et le
prince sur l'avenir de la Sicile le spectateur passe lentement dans le faste
du bal (le départ du piémontais n'est qu'une suite de la controverse de ces
deux hommes).
Contrairement à Senso,
nous trouvons ici des séquences entièrement discursives. L'oeuvre de 1954
comprend aussi des éléments discursifs, mais ils n'ont pas cette envergure.
C'est ainsi que Mahler parle des absurdités de la guerre à la fin de la huitième
séquence et qu'il prophétise l'effondrement de l'Autriche et du monde aristocratique
à la treizième séquence. Ce discours dépasse déjà dans Senso celui
fondé sur une motivation narrative. Il n'est même pas seulement une description
psychologique du personnage, mais s'élève à un autre niveau du récit. On a
l'impression que l'auteur parle ici que le message du film est explicité.
De trouver des modèles
dramaturgiques clairs est plus difficile pour les récits littéraires. Il est
par contre évident que Le guépard de Guiseppe Tomasi di Lampedusa est
un hommage à la façon de raconter de Stendahl, particulièrement en ce qui
concerne La chartreuse de Parme. Ce récit comprend aussi une construction
en miroir qui oppose le jeune Fabrice del Dongo aventurier à celui qui à partir
du moment de son emprisionnement découvre la vraie amour. En outre, les longues
parties d'explications psychologiques des différents personnages ou les brusques
passages de l'univers psychologique d'une figure à un autre se retrouve dans
le roman de Tomasi di Lampedusa. Il ne faut pas mentionner que les héros centraux
de ces deux roman portent le même nom.
La construction de Senso
de Boito est beaucoup plus dramaturgique, c'est-à-dire, que cette nouvelle
suit avec peu de détours une logique événementielle. Ce fait se fonde aussi
sur la longueur du récit (67 pages). Si nous faisons une analyse dramaturgique
séparée du récit-cadre entre la Livia âgée et Gino et de l'histoire entre
la jeune Livia et Remigio nous constatons que la nouvelle reprend deux structures
très classiques et les entremêle ce qui nous donne l'impression d'une apparente
complexité. Le récit-cadre suit la logique de commencement - événement, milieu
- événement, fin : Gino peut espérer - Gino est repoussé donc il veut se marier
- Livia siffle, il revient. L'histoire de Livia et Remigio se laisse résumer
en cinq actes d'après le schéma tragique :
I. La passion
1 présentation
pp. 8-18
2 rencontre pp. 18-22
II. L'ambiguité
3 prêt
p. 24
4 abandon pp. 24-26
5 lâcheté pp. 26-29
6 passion pp. 29-30
III. L'exploitation
7 solitude
pp. 32-35
8 don pp. 35-41
9 lettre pp. 42-44
10 solitude pp. 44-46
IV. La quête
11 obstacle
pp. 46-50
12 trajet pp. 50-53
13 révélation pp. 54-59
V. Résolution
14 plan
pp. 59-65
15 application pp. 65-71
16 exécution pp. 71-73
L'ordre des actions frappent
par leur stricte enchaînement de cause à effet. Chaque partie narrative surgit
quasi-nécessairement de la précédente[21].
L'adaptation cinématographique
de Visconti est - particulièrement en ce qui concerne la deuxième moité de
la nouvelle - contradictoire au film. Tandis que dans la nouvelle Livia gagne
progressivement le pouvoir sur la narration, les narrateurs cinématographiques
- film et la voix-off de Livia perdent leur maîtrise sur le déroulement de
l'histoire. Michèle Lagny écrit (page 44): "Organisée par le seul enchaînement
des séquences, la conduite du récit devient de plus en plus flottante"
et plus loin "la véritable logique qui sous-tend le récit est alors celle
de la folie qui entraîne la mort".
Nous voyons chez Boito,
cependant que la mort de Remigio n'est pas un acte impulsif de folie, comme
dans le film, mais un meutre prémédité. Ceci indique notamment la scène dans
le café (14 plan, pages 59-65) qui est omise par les auteurs du film.
Les nombreuses divisions
possibles du même récit filmique sont déjà un indice pour un flottement créé
avec rigueur. L'héroïne contredit sans cesse ce qu'elle prétend vouloir faire.
Sa conscience ne maîtrise pas ces actes. Mais avant d'être bousculé ou de
se décider Livia se trouve dans un état d'hésitation et d'indécision qui est
extériorisé par le flottement du récit. Senso se sert donc de structures
opératiques et tragiques pour exprimer l'irritation des personnages par un
récit qui est régulièrement busculé par divers noeuds dramatiques fondés sur
l'Histoire (séquences 1d, 6, 11). La prise de vue distanciée et les aspets
mélodramatiques rendent la mise en scène proche de la tragédie grecque, remplace
le choeur antique. Le spectateur juge le héros, ses aventures et l'histoire
racontée dans son ensemble représentant un modèle de comportement.
[19]VERNANT, Jean-Pierre "La tragédie grecque" in Enzyclopedia Universalis
[20]La désignation des séquences est en partie empruntée à M. Lagny.
[21]à l'exception de la première bien sûr!
[22]D'ailleurs la ressemblance des noms frappe. Mariannina (ce nom est seulement pronocée au roman) est le dimunitif de Maria. Est-ce ironique? Ou veut cela dire que ces deux femme ensemble forme "l'épouse" du prince.